Par Marie Linda Turner
Avez-vous entendu parler d’un mystérieux bâtiment dans l’Arctique où seraient stockées des semences du monde entier avec comme objectif de remplacer des graines qui, dans le futur, pourraient être perdues ou détruites ?
Ce bâtiment existe-t-il vraiment ?
Oui sur l’île de Spitzberg dans l’archipel arctique de Svalbard à trois heures en avion de la capitale Oslo : il s’agit de la chambre-forte mondiale des semences. Au début de 2026, le prix du billet pour s’y rendre à partir de la capitale norvégienne est de 630 $ canadiens. Votre avion atterrirait à un kilomètre de la chambre-forte à quelques minutes en véhicule d’une entrée blindée qui vous mènerait sous une montagne à près de 120 mètres sous les neiges perpétuelles de l’Arctique.
À l’intérieur de la chambre-forte, vous seriez dans une sorte de bibliothèque à la différence que ce ne sont pas des livres qui sont alignés sur les étagères mais des boites noires de semences issues de plusieurs pays. Plus de 250,000 variétés sont gardées à -20° Celsius et, au total, la pièce congelée par le pergélisol protège 541 millions de graines. L’objectif est de sauvegarder des échantillons de semences de plusieurs espèces végétales afin de les mettre à l’abri des changements climatiques, des catastrophes naturelles, des guerres (1), etc. Le lieu d’hébergement pour ces millions de semences a été judicieusement choisi car, selon le coordinateur du projet, Asmund Asdal, il y a peu de risque qu’un conflit soit déclenché dans un petit archipel de l’Arctique (2).
Voici quelques questions que vous pourriez poser au coordonnateur
En quelle année a été inauguré la chambre forte des semences ? En février 2008 vous répondrait Asmund Asdal. Qui a pensé à créer une telle réserve de semences ? Un scientifique américain du nom de Cary Fowle qui souhaitait que des réserves soient faites afin de les préserver d’éventuelles catastrophes. Quel a été le coût de sa construction ? Huit millions de dollars et c’est le gouvernement norvégien qui a assumé la presque totalité des dépenses. Est-ce que tous les pays peuvent déposer des graines dans la banque mondiale de semences ? Oui, à la condition de suivre le protocole de dépôt et de respecter les règles de conservation en ne déposant que des graines en bonne santé. Le coordonnateur vous dirait qu’en 2017, le Canada a déposé à Svalbard 3000 enveloppes de semences de divers végétaux : blé, avoine, canola, sarrazin, etc. La porte de la chambre-forte est-elle ouverte toute l’année ? Non, elle est ouverte trois fois par année et un représentant par pays peut, après une demande officielle, se présenter avec des enveloppes de semences bien identifiées et les déposer dans des boites noires scellées sur place. Les boites canadiennes ont d’ailleurs la particularité d’avoir une feuille d’érable sur chacune d’elles. Quel est le coût de location d’espace ? C’est assez étonnant mais le dépôt est gratuit et cela aussi longtemps que le pays désire y laisser ses réserves de graines. La chambre-forte est-elle protégée ? Oui et non. Oui, elle a été construite à l’abri des bombes ou des catastrophes dans une caverne quasi inviolable. Non, car il n’y a pas d’employés sur place. Les employés se présentent seulement pour la réception des semences et pour certains tests. Enfin, vous pourriez demander qui sont les administrateurs de la chambre-forte ? Asmund Asdal vous répondrait qu’il n’y a qu’un administrateur et c’est la Crop Trust Internationale, une organisation à but non lucratif créée par l’Organisation des Nations Unies en 2004. Les objectifs de ce trust sont la conservation des cultures mondiales et il est financé par l’Organisation des Nations Unies, des gouvernements, des fondations de multinationales.
Un principe bien spécial !
Le coordonnateur vous résumerait que le principe qui explique la présence de cette chambre-forte repose sur les capacités des semences de germer après une congélation de plusieurs années et les administrateurs supposent que les graines peuvent survivre après même 100 ans de congélation. Pour le moment des échantillons sont relevés à tous les cinq ans afin de faire des tests de germination, tests qui s’avèrent un succès selon Asmund Asdal (3). Faites le calcul ? Trois tests ont été réalisés jusqu’à maintenant et le dernier en 2023.
Y a-t-il des banques de semences ailleurs dans le monde ?
Oui, il en existe environ 1500. La deuxième plus importante fondée en 1958 se trouve au Colorado aux États-Unis avec environs 600,000 semences congelées. Viennent ensuite les banques de graines de Pékin, New Delhi, Saint-Petersbourg (c’est la plus ancienne banque fondée au 19e siècle), Tsukuba au Japon, etc. (4). Nous avons au Canada la banque de semences forestières qui vise à protéger diverses espèces d’arbres dont le chêne, le pin blanc, la pruche, le noyer, etc.
Un honorable projet mais. . .
Si vous discutez avec des chercheurs, ils vous relateraient que si le projet de Svalbard est honorable mais que sa faiblesse est qu’une grande partie du financement vient de la multinationale en agrochimie Syngenta et DuPont Pionner spécialisée en biotechnologies ainsi que de la Fondation Bill et Melinda Gates. Leur crainte principale, vous diraient-ils, vient des multinationales qui pourraient chercher à mettre la main sur les graines si une catastrophe naturelle ou un conflit mondial survenait. Les dirigeants de la banque de Svarbard, de leur côté, vous assureraient que les semences demeurent la propriété des pays qui les ont déposées et qu’elles sont en sécurité car la chambre-forte se situe dans un lieu où il y a peu de risque de guerres. Mais cette assertion, selon moi, ne tient pas compte de possibles nouveaux types de conflits dont le butin recherché serait justement des semences puisque les dérèglements climatiques génèrent des catastrophes tels des sècheresses, feux de forêt sur grande échelle, des inondations qui détruisent les champs. À l’heure actuelle, ce que les administrateurs de la chambre-forte appréhendent est le réchauffement climatique qui risque de mettre en péril la température dans la grotte.
Enfin, une dernière critique concerne le financement de la chambre-forte des semences. Le fond est actuellement de 251 millions de dollars. Pourquoi un fond aussi important pour un lieu où il n’y a pas d’employés à temps plein, pas de système sophistiqué de refroidissement ? Les administrateurs vous répondraient qu’en fait la valeur de la banque de semences est inestimable car c’est une affaire de survie face aux imprévus de toutes sortes. Mais les semences pourront-elles vraiment germer dans 100 ans ? Cela personne ne peut le dire actuellement. Il nous faudra nous réincarner pour faire la vérification ! Pour l’instant, des échantillons de semences qui reposent dans la chambre-forte de Svalbard sont vérifiées à tous les cinq ans et elles conservent leurs qualités. Et dans d’autres banques de semences, des graines ont germé après 40 ans de sommeil hivernal ! C’est déjà beaucoup !
Site Internet de la banque de semences de Svalbard (en anglais) : https://www.seedvault.no/
Références
- Au moment de la guerre, les administrateurs d’une petite banque de semences en Syrie ont dû transférer son contenu au Liban.
- Dallaporta. 2016. Au Svalbard dans la Chambre-forte des semences. Journal Le Monde.
https://www.lemonde.fr/grands-formats/visuel/2016/05/18/au-dela-du-cercle-polaire-dix-mille-ans-d-agriculture-dans-une-chambre-forte_4921597_4497053.html - Idem
- Yann Chavance et Hugues Piolet. 2019. Où se trouvent les 12 plus grandes banques de graines de la planète ? Géo.Fr Où se trouvent les 12 plus grandes banques de graines de la planète ? – Geo.fr

